Statu Quo

Statu Quo

Premier mouvement : Une jeune étudiante, timide et stressée à l’extrême, fait face à un professeur d’Université bouffi de suffisance. Pendu à son téléphone, ce dernier est nettement plus préoccupé par l’achat de sa nouvelle maison que par la responsabilité qui l’engage auprès de cette élève qu’il reçoit avec une bienveillance teintée de condescendance. Elle désespère de ne pas comprendre son enseignement et se heurte à la vision théorique, intellectualisée du pédagogue qui se gargarise de ses propres paroles. Il se veut rassurant pourtant, mais, emporté par ses digressions conceptuelles, il fustige l’enseignement supérieur comme formalité mondaine coupée d’une réelle quête de sens. Cette virtuosité langagière qui garantit son ascendant doctoral se fait en toute inconscience de la maladresse d’un tel discours. Sa maîtrise de la langue lui vaut d’exercer une domination certaine sur une élève qu’au fond il ne « considère » pas dans son altérité.

Sa complaisance relève d’un paternalisme douteux qui l’amène, deuxième mouvement, à l’enrôler dans un compromis déontologiquement discutable... La « faveur » pour autant ne semble pas inconvenante mais, contre toute attente, l’élève, butée dans une fin de non recevoir, s’élève contre le pouvoir du maître et rentre dans un jeu de chantage pétrifiant d’absurdité.

Troisième mouvement : de prostrée, l’élève se révèle vindicative. D’exclue, elle se transforme en porte-parole de la cause étudiante contre l’oppression tyrannique du corps enseignant. L’enfant apeurée se mue en pasionaria féministe, chienne de garde hystérique dont la pudibonderie stigmatise toute autorité masculine comme un relent sexiste.

Là où l’on s’attendait à un règlement de comptes, dans les règles, de l’orgueil professoral, on sombre, effarés, dans un revirement rocambolesque aussi inepte qu’irritant qui l’innocente devant la férocité crasse de l’élève. Si cette dernière devait « souffrir » une arrogance et un machisme plus pathétique que dommageable, lui, se retrouve victime d’une justice aveugle faisant foi des allégations outrées de l’élève en mal de puissance.

La pièce de David Mamet relève certainement d’enjeux clairement pertinents dans son contexte américain, ici, elle est surtout confondante d’ambiguïté. C’est Sylvia Bruyant qui endosse, dans un jeu poignant et nuancé, le rôle tapageur de l’étudiante insurgée face à Bruno Ladet passant admirablement de sa hauteur pleine de superbe à la déchéance furieuse et impuissante. Les dialogues sont fulgurants, le décor, intimiste, est habité par des personnages campés dans une épaisseur dramatique certaine, ; c’est peut-être justement le réalisme de cette « peinture » qui provoque une telle consternation dans le revirement de situation : le tour de force est sans doute de mettre violemment à mal notre complaisance pour un manichéisme utopique pacifiant la complexité des rapports humains. Nul vainqueur dans cette confrontation donc, mais, personne n’en sortira indemne…

Rue du théâtre - Bérénice Fantini