Né en 1939 aux Etats-Unis, Israël Horovitz est dramaturge, mais aussi scénariste, comédien et metteur en scène. Il est l’auteur de plus de cinquante pièces, traduites et présentées dans une trentaine de langues. Son théâtre s’inspire à la fois du théâtre français de l’absurde (Beckett et Ionesco qu’il a bien connus) et du théâtre américain des années 60 (A. Miller, E. Albee…).
« Israël Horovitz est à la fois réaliste et sentimental. Je vous laisse donc imaginer à quel point il peut être féroce." Eugène Ionesco
Dans un atelier de recyclage de papiers, Georges et Bobby, forçats des temps modernes, vident leurs bières en se remémorant le bon temps passé. Ils attendent Betty, amie de jeunesse, revenue dans cette bourgade reculée après 13 ans d’absence. Elle a changé, elle a réussi. Ces retrouvailles teintées de sarcasmes, de tendresse faussement romantique, de jeux puérils et absurdes laissent percevoir un terrible drame passé sous silence que les années n’ont pas effacé. L‘héroïne vengeresse tisse la toile d’un macabre scénario, nous rappelant que l’arme des humiliés reste la vengeance. Et le pire c’est qu’on rit….
Automne.
Fin de journée.
Dans un grand hangar.
Une presse à journaux façonne des balles de papier dans un brouhaha métallique et chaotique.
La gueule des fours avalent les surplus de journaux.
Une odeur de brûler.
Une chaleur chargée de suie.
Les flammes crépitantes font vaciller les ombres de Robert Bailey et Georges Ferguson, pris dans leur tâche chorégraphique éreintante au son de la machine infernale.
Notre décor est planté.
Puis, ce sont deux gosses, deux clowns trentenaires, abîmés, qu’on découvre dans un premier acte drôle et survolté : Robert Bailey, dit le bélier, le petit nerveux aux poings agiles et faciles ET Georges Ferguson, dit la crevette, le souffre douleur, le simplet à la cervelle tendre !
Et voici nos mâles !
Entre deux bières et trois balles de papier, ils discutent des femmes, des potes, et des riens et des touts de la vie.
GEORGE : « Marie-Anne chérie pourquoi tu portes des petites culottes en coton ? » Elle me regarde droit dans l’œil et…(il l‘imite) « pour qu’elle puisse respirer, elle me dit. Pour qu’elle puisse respirer. » (il rit avec une feinte moue de dégoût) Tu te rends compte ? Elle me balance ça comme ça pas gênée ni rien, elle trouve ça marrant. Nini œufs-au-plat, la sœur à la Massue ! »BOBBY : « On a perdu ! C’est con de dire « on a perdu quelqu’un » au lieu de dire « quelqu’un est mort » C’est con. Comme quand mon père est mort, les gens me disaient : « Ah a a, mon pauvre Bobby tu as perdu ton pauvre papa… » Et moi je pensais « ils disent ça comme si je l‘avais perdu au rayon bricolage du supermarché….Hé ! Vous auriez pas vu mon pauvre papa, messieurs-dames, je l‘ai perdu ! »
Ils parlent surtout de Betty Palumbo, dîte la Tite souris, ancienne copine de jeunesse qui doit venir chercher Bobby, plus tard dans la soirée. Partie en ville faire ses études, elle a réussi. Veuve, mère de trois enfants, elle revient 13 ans plus tard, dans cette bourgade reculée, pour être au chevet de son frère mourrant ( léonard- le suédois)….
Mais lorsqu’elle arrive radieuse, détonante dans l‘entrepôt sale, le fossé creusé par le temps laisse entrevoir les failles. L’humour sarcastique et graveleux, le romantisme nostalgique parfois, laissent passer un malaise insondable, mais bien là !! Il devient palpable, fin du premier acte quand Betty lance à Bobby :
« Je te remercie sincèrement mais toi et moi on a assez joué à papa-maman pour toute une vie tu ne crois ? »Pour conclure : « dix sept ans ! j’avais dix sept ans. »
Mais le génie d’Horovitz réside dans ce suspens haletant qui ne lâche rien. Et malgré, ce pavé lancé fin du premier acte, on reprend, comme si de rien était, et on en saura pas plus pour le moment, notre imaginaire faisant le reste. On colle à cette dernière phrase de Betty tous les scénarios, mais si la clef ne nous sera délivrée qu’à la fin de la pièce, on sait dès le début de l’acte 2 que la toile de la veuve se tisse inexorablement sur Bobby et George.
La veuve noire, araignée venimeuse, objet de bien des histoires, a deux particularités :
La femelle mange le mâle après l’accouplement (d’où son nom) . Et elle aime s’installer au milieu du tissage qu’elle a filé pour attendre ses proies, qu’elle immobilise en construisant autour d’elles un linceul de soie avant de les tuer. Voilà notre Betty !
BETTY : « toute une vie de chaste pudeur…à lutter contre les yeux fureteurs et les plaisanteries salaces… et quand j’ouvre enfin la caserne aux trésors plus rien !! Quelle misère !!
Betty va tisser, au fur et à mesure, la toile de sa vengeance, et l‘on découvre stupéfaits l‘histoire sordide de ce viol collectif, « inauguré » par Georges « le simplet à la cervelle tendre. » Et tous nos repères volent en éclat : .La crevette laisse découvrir son visage d’ordure, le bélier se transforme en amoureux lâche et suiveur, quant à la « Tite souris », elle laisse entrevoir toute la cruauté de sa vengeance meurtrière en concluant « Je reviendrai, Bobby….la liste est encore longue. »
GEORGE : Réveille-toi ! Tu es plus dans le grand monde. Tu es plus chez les intellos des beaux quartiers avec le petit doigt en l’air….Ici c’est pas New-York, c’est pas Londres, c’est pas Paris… Tu es rentrée au pays. Te revoilà à la case départ. Ce petit bled pourri c’est chez toi… et ici tu es ce que tu es. Ce que tu as toujours été. Une rien du tout…. Qui s’est fait baiser à la chaîne, un soir à la plage… dans la Baie des Pêcheurs… et qui en redemandait !
Horovitz nous offre une tragédie « machiavélique », mélange de polar, d’absurde et de réalisme. Il y dépeint avec finesse et sans concession la bêtise et la médiocrité qui mène aux atrocités et le pire, c’est qu’on rit…..
Sylvia Bruyant