C’est une fascinante énigme, froide et insoutenable. Claire Lannes, tranquille bourgeoise de province, vient d’être arrêtée pour le meurtre de sa cousine Marie-Thérèse Bousquet, jeune femme sourde et muette qui lui servait d’employée de maison. Le crime accompli, elle a débité le corps en plusieurs morceaux, qu’elle a ensuite jeté dans les trains qui passent régulièrement sous un viaduc, à quelques kilomètres de chez elle.
Un geste d’autant plus violent qu’il est sans raison. Tout le propos du texte de Marguerite Duras, qui s’inspire d’un meurtre réel commis à la fin des années 1940 dans la région de Cahors, tourne autour du vide sidéral de cet acte insensé, cherche avec une précision d’entomologiste à fouiller les entrailles de cette femme sans histoire, soudain intronisée grande prêtresse du drame, qui reconnaît sans aménité sa responsabilité et son absence de mobile. L’Amante anglaise isole le face-à-face de la criminelle et de son « interrogateur », en y mettant en perspective les commentaires du mari, confondu d’impuissance et d’incompréhension.
Autant le dire tout de suite, ce spectacle n’existerait pas sans l’implication étourdissante de la comédienne, Sylvia Bruyant, qui signe également la mise en scène. Jeune femme ravissante (c’est un choc de le découvrir pendant les saluts !), elle parvient par d’infimes tics visuels – un froncement de sourcils, un pincement de lèvres… – à se grimer en une femme sans âge, hors de toute catégorie. Elle est là, immobile, et reste un mystère, un bloc d’opacité que fissure simplement, cruellement sa voix. Cette voix d’outre-tombe est un effet dramaturgique à part entière, apte à faire vibrer toutes les subtilités, les non-dits et les silences lourds de sens qui pullulent dans l’œuvre de Duras. L’émotion aussi qui sourd, lentement mais sûrement, de ce portrait de femme bridée toute sa vie dans l’impossibilité d’exprimer sa sensibilité exacerbée, sur-humaine, « par-delà le bien et le mal »…
Brice Notin, qui incarne l’interrogateur, boule de nerfs devant la staticité assumée de son interlocutrice, assure une prestation à la hauteur. Mais il faut bien avouer que la performance insensée de sa partenaire laisse peu d’occasions aux spectateurs de détourner les yeux… La mise en scène, entièrement au service du texte et du personnage de Claire, ne pèche pas non plus par excès d’originalité. Tout est très statique, les seules variations consistant, pour le personnage masculin, à changer d’espace, du parloir de la prison à une zone indéterminée située derrière un rideau et dans laquelle il écoute certaines séquences de l’interrogatoire du mari de la tueuse. Le parti pris de « réalisme » dans le passage d’un lieu à un autre ne m’a pas convaincu, dans la mesure où je les considère personnellement comme des espaces mentaux.
La force du texte, la passionnante découverte progressive, menée comme une enquête policière, de la psychologie de cette femme emportent cependant le morceau. Et par-delà le spectacle, la figure romanesque de l’assassin sans raison, de Jean-Claude Roman à Roberto Succo, ce qui nous touche reste la réalité glaçante du fait-divers, nouvelle énigme, nouvelle tragédie du quotidien.
Sarah Elghazi
Les trois coups
25 juillet 2009